Elle s’appelle Nathalie, Catherine ou Chloé. Elle a 34 ans, ou 52, ou bien 19. Peut-être plus, peut-être moins.
Elle a mis des semaines, des mois, parfois des années à réussir à prononcer les mots.
Et quand elle l’a fait, au commissariat, aux urgences, chez son médecin, sur le canapé de sa sœur, à table face à son meilleur ami, quelque chose s’est cassé une deuxième fois.
Pas à cause de l’agresseur. Cette fois-ci, à cause du monde autour.
Ce phénomène a un nom : la victimisation secondaire.
Et si vous lisez cet article, c’est soit que vous l’avez vécu, soit que vous l’avez fait vivre à quelqu’un sans le savoir, soit que vous accompagnez des personnes qui en souffrent. Dans les trois cas, ce qui suit vous concerne.
Alors chaussez vos lunettes, faites-vous couler un café, installez-vous bien confortablement, et on y va !
Victimisaquoi ?
La victimisation secondaire désigne la souffrance additionnelle engendrée par le traitement judiciaire, social, médical ou relationnel d’une violence déjà subie.
En d’autres termes : la première blessure est celle de l’agression.
La deuxième est celle infligée par les institutions et les proches censés protéger et soutenir.
Le concept émerge dans les années 1980 dans le sillage des sciences criminelles anglo-saxonnes qui commencent à s’intéresser aux relations entre le système judiciaire et les victimes d’infractions.
En France, c’est la psychiatre et psychotraumatologue Muriel Salmona, fondatrice de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie en 2009, qui en a théorisé les effets cliniques avec le plus de précision et de rigueur.
Ses travaux (2015 et 2025) sur la dissociation péri et post-traumatique, la mémoire traumatique et l’amnésie traumatique restent à ce jour les références françaises incontournables sur le sujet.
Plus récemment, la notion a été consacrée dans les textes juridiques internationaux à partir des années 2010, et la Cour Européenne des Droits de l’Homme l’a intégrée dans sa jurisprudence en 2015, avant de condamner la France dans un arrêt L. et autres c. France du 24 avril 2025, estimant que des questions posées par des policiers et un expert psychiatre lors d’une procédure pour violences sexuelles étaient « indignes, humiliantes, dégradantes, voire misogynes » (Seban Avocats, juin 2025 ; Institut François Gény, Université de Lorraine, 2026).
En mai 2025, le Tribunal correctionnel de Paris a reconnu pour la première fois la victimisation secondaire comme un préjudice autonome et indemnisable dans l’affaire Depardieu. C’est une première en droit français (Institut François Gény, Université de Lorraine, 2026).
Plusieurs député·es ont par ailleurs déposé en novembre 2024 une proposition de loi visant à « mettre fin à la victimisation secondaire lors des procédures judiciaires pour violences sexuelles ». Elle n’a pas encore été adoptée.
La victimisation secondaire, ça fait quoi ?
Pour comprendre pourquoi la victimisation secondaire est si dévastatrice, il faut comprendre ce qu’elle interrompt, ou plutôt ce qu’elle empêche de commencer.
Quand une personne subit un événement traumatique, son cerveau déclenche une réponse de survie massive. L’amygdale (ce petit centre d’alarme cérébral bien utile à la survie de notre espèce) prend le pouvoir, le cortex préfrontal se déconnecte partiellement, et le système nerveux entre en mode urgence : fuite, sidération, combat ou soumission.
C’est ce qu’on appelle la phase péri-traumatique : le moment pendant lequel le trauma est en train de se produire, ou vient juste de se produire. Le corps et le cerveau sont littéralement en état de choc neurobiologique.
Pour qu’une personne puisse passer à ce qu’on appelle la phase post-traumatique (c’est-à-dire commencer à intégrer ce qui s’est passé, à traiter la mémoire traumatique, à reconstruire) il faut que plusieurs conditions soient réunies.
Elle doit se sentir en sécurité.
Elle doit être crue.
Elle doit pouvoir mettre des mots sur ce qui s’est passé sans être remise en question.
La victimisation secondaire fait exactement l’inverse. Elle réactive l’état de menace.
Elle replonge le système nerveux dans la phase péri-traumatique.
Chaque fois qu’une victime est questionnée de façon humiliante, ou qu’on lui dit « c’est du passé maintenant », ou qu’elle se voit opposer un classement sans suite incompréhensible, ou que son médecin change de sujet : chaque fois, c’est une nouvelle alarme pour son cerveau. Une nouvelle preuve que le danger n’est pas terminé.
C’est précisément ce qui explique pourquoi certaines personnes restent coincées dans des symptômes traumatiques pendant des années, parfois des décennies, sans comprendre pourquoi elles « n’avancent pas » : ce n’est pas parce qu’elles ne le veulent pas.
C’est parce qu’on leur remet sans cesse le pied sur la gorge (Muriel Salmona, Mémoire Traumatique et Victimologie, 2009).
La victimisation secondaire dans le système judiciaire
C’est probablement là qu’elle est la plus documentée, et la plus institutionnalisée.
En France, le taux de classement sans suite pour les plaintes pour viol atteint 94% (Institut des politiques publiques, rapport d’avril 2024). Cela signifie que 94 plaignant·es sur 100 qui franchissent la porte d’un commissariat pour dénoncer un viol n’obtiendront aucune suite judiciaire. La raison invoquée le plus souvent : les faits sont « insuffisamment caractérisés« . Traduction : la parole d’une victime, sans preuve physique immédiate, ne suffit pas.
Mais la victimisation secondaire judiciaire ne commence pas au classement sans suite. Elle commence souvent bien avant, dès le premier contact avec les forces de l’ordre.
Le Haut Conseil à l’Égalité (HCE) souligne dans son rapport de 2020 que lorsque les femmes révèlent des violences conjugales, elles ont besoin d’être crues, et que ce n’est bien souvent pas ce qu’elles rencontrent.
Son rapport de janvier 2024 va plus loin : une femme sur deux victimes de violences ne se sent pas crue quand elle en parle (Rapport annuel HCE 2024, cité dans les débats à l’Assemblée nationale, mars 2025).
Ce qui se passe dans les commissariats et tribunaux peut prendre de nombreuses formes : questions sur la tenue vestimentaire, sur la consommation d’alcool, sur l’historique sexuel, sur les raisons pour lesquelles la victime n’a pas crié ou n’est pas partie plus tôt.
Ce sont des questions qui semblent « vérifier les faits » mais qui, neurologiquement, fonctionnent comme une nouvelle agression : elles impliquent que le comportement de la victime est en question, pas celui de l’agresseur.
La CJDH a par ailleurs condamné la France en 2025 pour des questions posées par un expert psychiatre lors d’une procédure pour violences sexuelles, estimant que l’État avait manqué à ses obligations positives en permettant que des « stéréotypes sexistes soient reproduits dans les décisions de justice » (CEDH, L. et autres c. France, 24 avril 2025).
Pour les victimes qui ont subi un traumatisme, répondre à ce type de questionnement dans le cadre froid d’une audition peut provoquer ce qu’on appelle une sidération traumatique : l’incapacité à répondre de façon linéaire et cohérente, les trous de mémoire, la confusion. Ces mêmes réponses sont ensuite parfois interprétées comme un manque de crédibilité. Le cercle est parfaitement et cruellement refermé.
La victimisation secondaire dans le système de soins
On pourrait croire que le cabinet médical est un espace de sécurité. C’est parfois le cas. Mais pas toujours, et les données le montrent.
Muriel Salmona a documenté de longue date que les professionnel·les de santé ne sont pas suffisamment formé·es à la compréhension du psychotraumatisme, ni aux troubles dissociatifs qui en découlent (ONU Femmes France, interview de Muriel Salmona, 2019).
Cette lacune de formation a des conséquences directes : une femme qui arrive aux urgences après une agression et qui ne pleure pas, ne crie pas, semble « calme » (parce qu’elle est en état de dissociation péri-traumatique) peut se voir opposer un accueil sceptique, une orientation vers la psychiatrie plutôt que vers la médecine légale, ou simplement un silence.
La circulaire interministérielle du 25 novembre 2021 a amélioré les choses en permettant le dépôt de plainte et le recueil de preuves directement dans les établissements de santé, évitant aux victimes de devoir se rendre au commissariat dans les heures suivant une agression (Sénat, délégation aux droits des femmes, 2024). C’est une avancée réelle. Mais ça ne résout pas le problème de fond.
Dans le cabinet du médecin généraliste, des gynécologues, des sages-femmes ou des psychiatres, la victimisation secondaire peut prendre des formes plus subtiles : un changement de sujet quand la patiente évoque des violences conjugales, une question sur « ce qu’elle a pu faire pour provoquer » la situation, une minimisation en parlant de « simple dispute, une prescription anxiolytique sans aucune orientation vers un accompagnement spécialisé, ou pire : l’invalidation des symptômes physiques chroniques (douleurs, troubles du sommeil, fatigue) sans jamais faire le lien avec le trauma sous-jacent.
Car les effets somatiques du psychotraumatisme sont réels et documentés : douleurs chroniques, troubles du système immunitaire, troubles digestifs, migraine, fibromyalgie dans certains cas (Salmona, Dunod, 2015). Un·e professionnel·le de santé qui n’est pas formé·e au trauma peut errer pendant des années à traiter les symptômes sans jamais toucher à la cause.
L’article publié dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire en 2025 sur les CeGIDD montre qu’en systématisant le questionnement sur les violences sexuelles dans les consultations de santé sexuelle, les équipes ont identifié 7% de leurs usager·es comme ayant subi des rapports non consentis au cours de leur vie (BEH, 2025). Un chiffre qui éclaire l’étendue de ce qui reste invisible quand on ne pose pas la question.
La victimisation secondaire dans les administrations au sens large
La CIIVISE, dans son rapport final de novembre 2023 intitulé « Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit », a documenté un phénomène glaçant : les adultes qui cherchent à protéger des enfants victimes de violences sexuelles font eux-mêmes l’objet de menaces et de sanctions. Iels se voient affublé·es de qualificatifs tels que « manipulateur·trice », « aliénant·e », « complotiste » ou « fanatique » (CIIVISE, rapport 2023, préconisation n°18).
La CIIVISE constate également qu’en 2025 (soit deux ans après la publication de ses 82 préconisations) plus des deux tiers d’entre elles ne sont toujours pas pleinement effectives.
En particulier, « un décalage persistant entre les enjeux de protection de l’enfant et la réponse judiciaire » est souligné, et l’inceste n’est toujours pas reconnu comme une infraction spécifique dans le Code pénal (Franceinfo, juin 2026).
Dans les administrations sociales, les services de protection de l’enfance, les CAF ou les juridictions aux affaires familiales, la victimisation secondaire peut prendre la forme d’une procédure qui se retourne contre la victime : une mère qui signale des violences sexuelles commises par le père sur leur enfant peut se voir accusée d' »aliénation parentale » (notion, rappelons-le, non reconnue par l’OMS et théorisée par un personnage plus que controversé, mais encore circulante dans certaines expertises), et perdre la garde (CIIVISE, rapport 2023).
Pour les femmes victimes de violences conjugales, le parcours administratif peut lui aussi constituer une agression en soi : formulaires à remplir seul·e, délais de traitement interminables, interlocuteur·trices qui changent, obligation de raconter encore et encore les mêmes faits à des personnes différentes sans jamais avoir l’impression d’être entendu·e.
Chaque répétition forcée du récit traumatique, sans cadre thérapeutique adapté, est une réactivation de l’état de menace. C’est cliniquement documenté, et institutionnellement organisé. La boucle est bouclée (et si les victimes pouvaient se la boucler aussi hein, qui s’en plaindrait?)
La victimisation secondaire dans les discours des proches
C’est peut-être la forme la plus difficile à nommer, parce qu’elle vient de gens qui aiment (ou croient aimer) la personne qu’ils blessent.
« Il faut passer à autre chose maintenant. » « C’est du passé. » « Tu ne vas pas gâcher ta vie pour ça. » « Tu es sûre·e que c’était vraiment ça ? » « Il n’a jamais été comme ça avec moi. » « Un conjoint violent peut quand même être un bon père. » « Tu aurais pu partir avant. » « Pourquoi tu n’as pas dit non ? » « Tu ne crois pas qu’il faut lui laisser sa chance, il a certainement changé »
Ces phrases ne sont pas des agressions délibérées. Elles sont le produit d’une incompréhension profonde de ce qu’est le trauma, doublée d’une culture qui minimise les violences sexuelles et conjugales depuis des siècles.
Mais leur effet sur le système nerveux d’une personne traumatisée est le même que celui des questions du commissariat : elles réactivent l’état d’alerte, invalident l’expérience, et signifient à la victime que le monde autour n’est pas sûr qu’elle soit vraiment légitime à continuer d’en parler.
Le mythe « conjoint violent, mais bon père quand-même » mérite une attention particulière parce qu’il est à la fois très répandu et documenté dans ses conséquences concrètes.
Le rapport du HCE de 2020 sur les violences conjugales le démonte frontalement en s’appuyant sur les données disponibles : 40 à 60% des enfants exposés à des violences conjugales sont aussi victimes de violences physiques directes de la part du père ou beau-père. La violence conjugale et la violence parentale ne sont pas deux choses séparées (HCE, rapport violences conjugales, 2020).
Pourtant ce mythe continue de circuler dans les familles, dans les tribunaux, dans les expertises. Il sert à minimiser la dangerosité de l’auteur de violences. Et pour la victime qui l’entend de la bouche de sa propre mère, de son frère, de son meilleur ami , de sa cousine : il signifie que personne autour d’elle ne voit ce qu’elle voit. Ce désaveu social est l’une des formes de victimisation secondaire les plus déstabilisantes sur le plan identitaire.
La CIIVISE l’a formulé ainsi : « Les agresseurs bénéficient, sauf exceptions, d’une impunité totale. Les enfants victimes de violences sexuelles ne sont pas protégés et sont parfois obligés de vivre avec leur agresseur. » Et d’ajouter : « La complaisance collective dans le déni peut être appelée consentement meurtrier passif. » (CIIVISE, rapport 2023, préconisations n°17 et n°20).
Ce que tout ça veut dire, concrètement
La victimisation secondaire n’est pas une maladresse. C’est un système. Il fonctionne dans les commissariats, dans les cabinets médicaux, dans les salles d’audience, dans les bureaux de protection de l’enfance, dans les salons de famille. Il fonctionne parce qu’il n’est pas reconnu pour ce qu’il est : une nouvelle violence.
Pour les victimes qui lisent cet article : ce que vous avez vécu quand on ne vous a pas cru·e, quand on vous a demandé de tourner la page, quand votre plainte a été classée sans suite, quand votre médecin a changé de sujet : ce n’était pas dans votre tête. Ce n’était pas non plus une fatalité. C’était un dysfonctionnement systémique, documenté, nommé, et de plus en plus reconnu comme un préjudice à part entière.
Pour les professionnel·les qui lisent cet article : la question n’est pas de savoir si vous avez de bonnes intentions. Elle est de savoir si vos pratiques, vos mots, vos silences, créent un espace où la personne en face de vous peut se sentir en sécurité, ou si, sans le vouloir, vous la renvoyez dans l’état de menace d’où elle essaie de sortir.
Pour les proches qui lisent cet article : vous n’avez pas à tout comprendre. Vous avez juste à croire et écouter. Si vos conseils ne sont pas sollicités, gardez-les pour vous. Si vous voulez aider, posez la question : « De quoi as-tu besoin? Comment je peux t’aider ? »
Et si vous ressentez le besoin d’en parler, pour mieux comprendre ce que vous vivez ou ce que l’un·e de vos proches vit ou a vécu, ou pour mieux accompagner vos client·es ou patient·es: je suis là ( au cabinet à Marcilly-sur-Tille 21120 ou en visio)
Sources : Muriel Salmona, association Mémoire Traumatique et Victimologie (memoiretraumatique.org) ; Muriel Salmona, Le livre noir des violences sexuelles, Dunod, 2015 (rééd. 2025) ; CIIVISE, Rapport « Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit », novembre 2023 ; Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, Rapport violences conjugales, octobre 2020 ; HCE, Rapport annuel sur le sexisme en France, janvier 2024 ; Institut des politiques publiques, note sur les classements sans suite, avril 2024 ; Seban Avocats, « Les applications de la notion de victimisation secondaire », juin 2025 ; Institut François Gény, Université de Lorraine, colloque « Victimisation secondaire en matière de violences sexuelles », 2026 ; CEDH, arrêt L. et autres c. France, 24 avril 2025 ; Revue La Déferlante, entrée « Victimisation secondaire », 2026 ; Bulletin Épidémiologique Hebdomadaire (Santé Publique France), 2025 ; Rapport interministériel sur les VSS sous relation d’autorité, septembre 2024 ; Amnesty International France, Les violences sexistes et sexuelles en France, mars 2026.