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Photo par Kristina Flour, sous licence Unsplash

Silence, on viole!

Note de l’autrice : Cet article est fondé exclusivement sur des faits publiquement établis : décisions judiciaires rendues, plaintes officiellement enregistrées, procédures documentées par le parquet, et témoignages publiés par des médias de référence (Mediapart, Franceinfo, Le Monde, France 24, etc.). Il ne préjuge pas de la culpabilité de personnes non condamnées. Les mentions de classements sans suite, de mises en examen ou de non-lieux sont des faits judiciaires, et non des jugements de valeur. La question posée est celle du fonctionnement des institutions, pas celle de la culpabilité individuelle de chaque personne citée.

Il existe en France un consensus implicite, solide, et longtemps inavoué : quand un homme puissant viole, agresse ou harcèle, les institutions (judiciaires, médiatiques, culturelles ou politiques) trouvent une façon de ne pas le voir, ou même carrément de le nier.

Depuis #MeToo en 2017, la parole s’est libérée. Mais les systèmes qui font taire les victimes, eux, sont restés largement en place.

Cet article documente quinze affaires emblématiques. Cette liste est loin d’être exhaustive, il me faudrait plus de temps qu’il ne m’en reste à vivre pour être exhaustive sur ce sujet.

J’ai choisi de les aborder en deux parties : les personnalités les plus médiatisées, pour lesquelles on voit brandir à tout va l’argument du « tribunal médiatique, ennemi de la présomption d’innocence », et les figures à portée systémique, celles dont l’histoire révèle non pas un agresseur isolé, mais une architecture de protection collective. Je ne pense pas qu’on puisse encore feindre de ne pas relier les deux, mais j’ai aussi pitié de toi, pauvre lecteur, qui aura le courage d’aller au bout de cet article.

Pour des raisons de cohérence de cadre juridique dans la mise en avant de l’aspect systémique, je fais le choix de ne citer que des affaires ayant relevées du système judiciaire français (raison pour laquelle je ne fais pas référence à l’affaire Roman Polanski par exemple)

Les personnalités publiques concentrent l’attention médiatique et permettent d’identifier les mécanismes de protection des puissants à grande échelle. Les figures à portée systémique, moins glamour, souvent moins couvertes, sont celles dont les affaires révèlent le fonctionnement des institutions elles-mêmes : l’Église, l’école, la politique locale, les syndicats professionnels.

Les deux niveaux se nourrissent l’un l’autre et participent d’un même continuum.

Comprendre l’un sans l’autre, c’est passer à côté de l’éléphant au milieu de la pièce en s’émerveillant de l’espace libre.

J’ai essayé de suivre une trame commune pour chacune de ces affaires pour faciliter la lecture et mettre en avant les schémas répétitifs : ceux qui font qu’on grince des dents quand on nous invite à « laisser la justice faire son travail »

Les intouchables médiatiques.

1. Patrick Poivre d’Arvor (PPDA) : Le journaliste de la nation

Quand l’affaire éclate : Février 2021, quand l’écrivaine Florence Porcel dépose plainte pour viol. Elle précise avoir envisagé de le faire dès 2009, mais y avoir renoncé « par crainte de ne pas être crue au regard du statut de PPDA ».

Les signaux ignorés : Dans les couloirs de TF1, il était « impensable de ne pas passer à la casserole ». PPDA demandait systématiquement aux femmes de la rédaction si elles étaient en couple et fidèles, une question « devenue son surnom ».

Ses assistantes voyaient défiler dans son bureau étudiantes, stagiaires et collaboratrices, qu’elles surnommaient entre elles « le McDo de Patrick ». Cette omerta interne, connue de toute la rédaction, n’a jamais donné lieu au moindre signalement institutionnel. Wikipedia

Plus troublant encore : l’une des victimes, Caroline M., avait déposé plainte pour viol contre PPDA dès juin 2005, soit seize ans avant l’affaire publique. Cette plainte avait été classée sans suite quelques mois après. Franceinfo

La réponse judiciaire : Après quatre mois d’investigation, huit plaintes et les témoignages de vingt-trois femmes, l’enquête pour viols est classée sans suite : une grande majorité des accusations tombent sous le coup de la prescription, et d’autres, dont celle de Florence Porcel, sont rejetées pour « insuffisance de preuves ». PPDA riposte alors en portant plainte pour dénonciation calomnieuse, geste caractéristique du retournement contre les victimes. Wikipedia

La suite : PPDA est finalement mis en examen en décembre 2023 pour l’un des viols dénoncés. L’information judiciaire est ensuite élargie à deux autres viols et une agression sexuelle. Au total, plus de quarante femmes ont témoigné auprès de la justice contre lui, dont certaines pour des faits impliquant des mineures au moment des faits allégués. France 24Franceinfo

Ce qui interpelle : Entre la première plainte (2005) et la mise en examen (2023), dix-huit ans se sont écoulés. Dix-huit ans pendant lesquels PPDA a continué d’exercer, de publier, d’être primé.

2. Gérard Depardieu : La fierté de la France

Quand l’affaire éclate : Août 2018, quand la comédienne Charlotte Arnould, 22 ans, dépose plainte pour deux viols. Sa plainte est d’abord rejetée faute de preuves par les enquêteurs en 2019, mais elle parvient à obtenir la réouverture du dossier. gulfnews

La mécanique de protection : En 2020, alors que G. Depardieu est mis en examen pour viol, Emmanuel Macron le qualifie publiquement de « fierté de la France ». Cinquante-six artistes, écrivains et producteurs signent une tribune pour défendre l’acteur, affirmant que « lorsque Gérard Depardieu est pris pour cible, c’est l’art du cinéma qui est attaqué ». Le dispositif de protection culturelle fonctionne à plein régime. Euronews

L’escalade judiciaire : En avril 2023, Mediapart publie les récits de treize femmes accusant Gérard Depardieu de violences sexuelles lors de tournages entre 2004 et 2022. Une plainte déposée par l’actrice Hélène Darras pour des faits de 2007 est classée sans suite : les faits sont prescrits. Wikipediaeuronews

La condamnation : En mai 2025, Depardieu est condamné à 18 mois de prison avec sursis pour agressions sexuelles sur deux femmes lors d’un tournage. Il a fait appel. Parallèlement, il est renvoyé en procès pour les viols présumés sur Charlotte Arnould. Wikipedia

Ce qui interpelle : Plus de vingt accusations, étalées sur deux décennies, dans des contextes professionnels identiques, et une première décision judiciaire qui tombe plus de sept ans après la première plainte.

3. Nicolas Hulot : L’homme vertueux

Quand l’affaire éclate : Novembre 2021. À la veille de la diffusion d’un reportage d’Envoyé Spécial dans lequel six femmes l’accusent d’agressions sexuelles et de viol, Nicolas Hulot annonce quitter définitivement la vie publique. Franceinfo

Les signaux ignorés depuis des années : Dès 2010, dans sa biographie Saint Nicolas, l’auteure Bérangère Bonte écrit que la quasi-totalité de ses interlocuteurs finissait par évoquer « des jeunes anonymes, assistantes d’émission, stagiaires ou de jeunes femmes issues de la sphère publique ». Le nom d’une « fille de ministre courtisée à la limite du harcèlement » circulait « sous le manteau » dans les coulisses politiques. Ces signaux n’ont suscité aucune enquête journalistique sérieuse pendant onze ans. Wikipedia

Le traitement judiciaire : Une plainte pour « un fait de viol » avait déjà été déposée contre lui en 2008 et classée sans suite en raison de la prescription. Après les révélations de 2021, une enquête préliminaire est ouverte. Elle est classée sans suite pour prescription. L’une des victimes était mineure au moment des faits : elle avait 16 ans en 1989. Franceinfo

Ce qui interpelle : N.Hulot a été nommé ministre de la Transition écologique en 2017, alors que des rumeurs documentées circulaient depuis des années. L’appareil politique était informé. Il a choisi de ne pas l’être officiellement. Pas de carrière brisée trop tôt ici non plus…

4. Gérald Darmanin : Le ministre de l’Intérieur

Quand l’affaire éclate : Janvier 2018, quand la presse révèle qu’une enquête préliminaire avait été ouverte contre lui pour viol.

La mécanique du déni institutionnel : Sophie Patterson-Spatz accuse G. Darmanin de l’avoir violée en 2009 alors qu’elle cherchait son aide pour faire annuler une condamnation judiciaire. Deux plaintes successives, déposées en 2017 et 2018, sont classées sans suite : le parquet considère que les enquêtes « n’ont pas permis d’établir l’absence de consentement » ni « l’existence d’une contrainte, menace, surprise ou violence ». Purepeople

Le scandale politique : En juillet 2020, la Cour d’appel ordonne la réouverture des investigations. Emmanuel Macron nomme Gérald Darmanin ministre de l’Intérieur quelques semaines plus tard, alors qu’il est sous investigation pour viol. Des groupes féministes manifestent dans les grandes villes françaises, dénonçant un pied de nez à la « grande cause du quinquennat ». Bbci

La décision finale : En 2022, G. Darmanin bénéficie d’un non-lieu. La plaignante fait appel, puis se pourvoit en cassation. En 2024, la Cour de cassation prononce un non-lieu définitif. G. Darmanin n’a jamais été mis en examen. Purepeople

Ce qui interpelle : Un homme sous investigation pour viol est nommé à la tête du ministère chargé de recevoir les plaintes des victimes de violences. La symbolique institutionnelle parle d’elle-même.

5. Luc Besson : L’icône cinématographique.

Quand l’affaire éclate : Mai 2018. L’actrice belgo-néerlandaise Sand Van Roy dépose plainte pour viol après un rendez-vous dans un palace parisien. Elle décrit une pénétration digitale forcée malgré ses injonctions à arrêter : une version, dit-elle, accréditée par les constatations médicales des urgences médico-judiciaires le jour même des faits. 20 minutes

Un parcours judiciaire digne des Shadoks: La justice se prononce à quatre reprises : classement sans suite en février 2019, non-lieu en décembre 2021, confirmation par la chambre de l’instruction, puis rejet par la Cour de cassation. Sand Van Roy est finalement condamnée à payer 2 500 euros à Besson. 20 minutesaol

Un rebondissement récent : En 2025, le parquet général de la Cour d’appel de Paris requiert une réouverture des investigations suite à de nouvelles analyses ADN fournies par la plaignante. 20 minutes

Les autres voix étouffées : Plusieurs autres femmes ont accusé Besson de comportements similaires : une ancienne assistante évoquant du chantage sexuel, deux étudiantes de sa Cité du Cinéma dénonçant du harcèlement, une directrice de casting parlant d’agression. Aucune n’a donné lieu à des poursuites. Rolling Stone

Ce qui interpelle : Des constatations médicales le jour des faits. Quatre décisions judiciaires en faveur de l’accusé. Une victime condamnée à payer. La mécanique de découragement des victimes fonctionne ici à la perfection.

6. Judith Godrèche contre Benoît Jacquot et Jacques Doillon : #MeTooCinéma

Quand l’affaire éclate : Janvier 2024. L’actrice Judith Godrèche dépose plainte pour viol sur mineur contre le cinéaste Benoît Jacquot, de 25 ans son aîné, avec lequel elle a vécu une relation à partir de ses 14 ans, dont tout le milieu du cinéma et de la culture était informée. Elle accuse également Jacques Doillon de l’avoir violée quand elle avait 15 ans. La Presse

Ce qui était su : La relation entre B.Jacquot et J.Godrèche était publique, documentée, célébrée. Elle avait rencontré Jacquot en 1986, à 14 ans, alors qu’il en avait 39, sur le tournage de son film Les Mendiants. Cette relation a duré six ans. Elle a joué dans ses films. La presse people s’en est fait l’écho sans jamais s’interroger sur ce que signifiait, structurellement, une relation entre un adulte de 39 ans et une mineure de 14 ans. Variety

Aux Césars 2024 : Face au milieu du cinéma réuni, Judith Godrèche prend le micro et interpelle : « Pourquoi accepter que cet art que nous aimons tant soit utilisé comme couverture pour un trafic illicite de jeunes filles ? » Elle reçoit une ovation. On peut toutefois s’interroger; qu’est-ce qui a vraiment changé dans les pratiques de l’industrie? gulfnews

La réponse judiciaire : Les faits décrits par Judith Godrèche elle-même ne font pas l’objet de poursuites, pour cause de prescription. D’autres plaintes de victimes différentes ont abouti à des investigations. Benoît Jacquot est mis en examen pour viol en juillet 2024. Jacques Doillon, lui, est placé sous le statut plus favorable de témoin assisté. Il a déposé plainte en diffamation contre J.Godrèche, dont le procès est fixé à mars 2027. La Presse + 2

Ce qui interpelle : La victime est poursuivie pour diffamation par son agresseur présumé. Ce retournement contre les victimes est l’une des formes les plus efficaces de silenciation : la procédure bâillon (j’y reviendrai plus tard)

7. Gabriel Matzneff : L’écrivain « libertin »

Quand l’affaire éclate : Janvier 2020, avec la publication du Consentement de Vanessa Springora. Elle y décrit la liaison sous emprise qu’elle a eue à 14 ans avec G. Matzneff, alors âgé de plus de 50 ans. Le livre ébranle le milieu de l’édition autant que les consciences, d’autant qu’il témoigne de la complaisance, pour ne pas dire de la complicité, de tout le milieu culturel. Viabooks

Des décennies de complaisance institutionnelle : En 1990, G. Matzneff évoque à l’émission Apostrophes ses relations avec des adolescents devant Bernard Pivot et ses invités, sans susciter de réprobation significative. Seule la journaliste québécoise Denise Bombardier dénonce ses propos et se retrouve isolée. Pendant trente ans, la pédocriminalité de Matzneff est connue, documentée dans ses propres livres, subventionnée par l’État, récompensée par le prix Renaudot. Smart Legal

Une pétition signée en 1977 dans Le Monde par Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Roland Barthes et d’autres demandait la dépénalisation des relations sexuelles avec des mineurs. Matzneff n’était pas une anomalie : il était le représentant d’un courant intellectuel qui avait élevé la prédation sexuelle sur les enfants au rang de liberté artistique. Ce courant a été protégé, financé, récompensé par les institutions culturelles françaises pendant quarante ans. Le Consentement de Vanessa Springora n’a pas seulement dénoncé un homme, il a fracturé ce consensus.

La décision judiciaire : Malgré la prescription, une enquête pour viols sur mineur de moins de 15 ans reste ouverte. Le lauréat du prix Renaudot, aujourd’hui âgé de 87 ans, conteste le récit de Springora et a publié Vanessavirus en réponse. Il ne sera probablement jamais jugé. Franceinfo

Son nom est également cité par Inès Chatin, dont le témoignage dans Libération puis dans Les Hommes de la Rue du Bac de Willy Le Devin fait état de réseaux de pédocriminalité dans les milieux bourgeois parisiens. G. Matzneff réfute les faits.

L’impact législatif : Le livre de V. Springora a contribué à l’adoption d’une loi fixant à 15 ans le seuil de consentement : une lacune béante du droit français pendant des décennies.

8. Jean-Marc Morandini : La corruption en série

Quand l’affaire éclate : Juillet 2016, quand les Inrocks publient une enquête sur ses pratiques de casting avec des mineurs. Les plaignants témoignent après la publication.

La lenteur judiciaire comme protection : L’enquête sur les castings est classée sans suite en janvier 2017. Morandini reste toutefois poursuivi pour harcèlement sexuel et corruption de mineur, avec plusieurs renvois en correctionnelle en 2021 et 2022. Pendant tout ce temps, il continue d’animer une émission quotidienne sur CNews. Wikipedia

La condamnation finale : La Cour de cassation, le 14 janvier 2026, confirme sa condamnation à deux ans de prison avec sursis pour corruption de mineurs : des échanges électroniques entre 2009 et 2016 avec trois adolescents de 15 et 16 ans à qui il réclamait des photos de leurs sexes et des vidéos de masturbation. Une interdiction définitive d’exercer au contact de mineurs est prononcée. INA

Ce qui interpelle : Les faits remontent à 2009. La condamnation définitive tombe en 2026. Dix-sept ans, une émission quotidienne maintenue, une chaîne nationale qui ne bouge pas.

Le système, pas seulement les hommes

Ces affaires-là sont moins « glamour ». Ce sont pourtant celles qui montrent le mieux comment les institutions (l’Église, l’école, l’État) organisent la protection des agresseurs.

9. Olivier Duhamel : Le politologue, la famille, le silence

Quand l’affaire éclate : Janvier 2021, avec la publication de La Familia Grande de Camille Kouchner. Elle y accuse Olivier Duhamel d’avoir agressé sexuellement son frère jumeau à la fin des années 1980, quand celui-ci avait 14 ans. Franceinfo

Ce que le milieu savait : L’affaire a eu un tel impact parce que le récit de Camille Kouchner décrit non seulement les actes eux-mêmes, mais la culture du secret qui entourait la famille. Muriel Salmona souligne qu’il existait en France une « quasi-totale impunité » pour les agresseurs intrafamiliaux, avec moins de 1% des viols sur mineurs aboutissant à un procès. Bbci

La décision judiciaire : Duhamel ne peut être poursuivi, le délai de prescription étant dépassé. Entendu par la police, il aurait admis les faits, les qualifiant d' »erreur impardonnable ». Il démissionne de toutes ses fonctions. bbci

L’onde de choc systémique : La publication déclenche le hashtag #MeTooInceste et des centaines de témoignages. Elle révèle que les violences intrafamiliales (commises par des hommes du milieu intellectuel, dans des familles « progressistes ») sont aussi protégées que dans n’importe quel autre milieu.

10. Affaire Notre-Dame de Bétharram : L’Église, l’État et le Premier ministre

Quand l’affaire éclate publiquement : Début 2025, quand les témoignages d’anciens élèves se multiplient. Au 13 février 2025, 72 élèves ont formellement porté plainte pour des violences physiques et sexuelles. Wikipedia

L’ampleur et la durée : Au moins 112 victimes ont déposé plainte pour agressions sexuelles, violences physiques et viols commis dans cet établissement catholique privé des Pyrénées-Atlantiques, des années 1950 au début des années 2010, par au moins 14 agresseurs. assemblee-nationale

La complicité institutionnelle : Malgré ses démentis, le Premier ministre François Bayrou a été informé des violences dès le milieu des années 1990 en tant que maire de Pau, puis député et ministre de l’Éducation nationale. Ses enfants étaient scolarisés dans l’établissement, sa femme y enseignait le catéchisme. Non seulement il n’a jamais agi pour y mettre un terme, mais il a pris position publiquement pour défendre l’école, selon Nous Toutes

La décision judiciaire : Pour l’heure, seules trois plaintes sur près de 250 ont échappé à la prescription. Les agresseurs les plus anciens mourront probablement sans jamais comparaître. Franceinfo

Ce qui interpelle : L’homme qui avait le pouvoir d’agir a été placé à la tête du gouvernement. La prescription massive des faits n’est pas un hasard : elle est le résultat direct d’un silence institutionnel délibérément entretenu pendant des décennies.

11. Damien Abad : Nommé ministre le jour où les plaintes refont surface

Quand l’affaire éclate : 23 mai 2022 — le jour même du premier Conseil des ministres du gouvernement Borne. Mediapart révèle que deux femmes accusent Damien Abad, nouveau ministre des Solidarités, de les avoir violées en 2010 et 2011. La première dit avoir été droguée avant les faits. La seconde décrit une emprise progressive. Faire Face

Des plaintes enterrées : Une première plainte a été classée sans suite le 6 avril 2012. Une deuxième plainte, déposée pour les mêmes faits par la même plaignante en 2017, a été classée sans suite en décembre 2017, faute d’infraction « suffisamment caractérisée ». Informations Handicap

La réponse gouvernementale : Le gouvernement ne démissionne pas Abad. Il quitte finalement ses fonctions en juillet 2022 — non pas en raison de l’affaire, officiellement, mais en raison d’une recomposition gouvernementale.

L’ironie systémique : Damien Abad avait, en tant que parlementaire, déposé plusieurs questions écrites sur les droits des victimes de classements sans suite. Il souhaitait que les victimes comprennent qu’un classement sans suite « n’est pas une négation de leur état de victime » (bah non Gaston, juste un crachat au visage, mais on devrait manifestement vous remercier de nous filer un mouchoir pour nous essuyer)

12. #MeTooInceste et les figures méconnues : Quand l’agresseur est dans la famille

Le mouvement déclenché par La Familia Grande a mis en lumière une réalité statistique que les institutions préféraient ignorer : la majorité des violences sexuelles sur enfants sont commises par un proche. Les victimes qui ont témoigné sous #MeTooInceste dès janvier 2021 décrivent des dynamiques communes : la parole d’abord brisée en famille, l’injonction au silence au nom de « la famille », les tentatives de signalement non suivies d’effets dans des institutions scolaires ou médicales.

Ces affaires sans noms célèbres (des pères, des oncles, des beaux-pères) ont un taux de classement sans suite encore plus élevé que les autres. Elles illustrent que la protection des agresseurs n’est pas un privilège réservé aux puissants : c’est une architecture systémique qui protège les hommes violents à tous les niveaux de la société.

13. #MeTooPolice : Quand l’institution protectrice est l’institution violente

En juin 2025, Disclose publie en partenariat avec France 2 et Libération une enquête révélant l’ampleur des violences sexuelles au sein des forces de l’ordre françaises entre 2012 et 2025 : 215 policiers et gendarmes mis en cause pour des faits allant du harcèlement sexuel au viol, impliquant 429 victimes dans 130 villes. Les victimes sont principalement des collègues, mais aussi des personnes venues déposer plainte. Wikipedia

Ce chiffre est celui des affaires connues. Il révèle une réalité structurelle : les femmes qui se rendent au commissariat pour déposer plainte peuvent se retrouver face à un auteur de violences similaires à celles qu’elles viennent signaler. La boucle est parfaite.

14. #MeTooASE :Quand l’État place des enfants chez leurs agresseurs

Negwe, militante et ancienne enfant placée, tente depuis des années de faire exister le hashtag #MeTooASE pour dénoncer les viols et violences commises au sein de l’Aide Sociale à l’Enfance. Elle reçoit des récits d’abus sexuels par centaines, voire par milliers. Le mouvement peine à trouver écho dans les grands médias. Le Média

Ce que ces témoignages documentent est pourtant d’une gravité systémique. Des professionnels décrivent un problème structurel majeur : des mineurs vulnérables, placés parce qu’ils ont subi des violences physiques ou sexuelles, se retrouvent dans les mêmes foyers que des agresseurs sexuels avérés, faute de places dans des structures adaptées. Dans un foyer, un agresseur sexuel identifié est resté plus de six mois malgré les demandes répétées de l’équipe éducative : pendant ce temps, il en a violé d’autres. Boulevard Voltaire

Des mères se sont vues retirer leur enfant pour avoir dénoncé les faits d’inceste commis par le père. L’institution censée protéger l’enfant devient ainsi l’instrument de la punition de celle qui a osé parler. Le Média

En avril 2025, les présidents des départements de l’Essonne, des Yvelines et des Bouches-du-Rhône sont visés par des recours pour faute en responsabilité, déposés par des familles accusant ces élus de ne pas avoir su protéger des enfants placés sous leur responsabilité, dont des adolescentes tombées dans des réseaux de prostitution. Franceinfo

40% des SDF de moins de 25 ans nés en France sont issus de l’ASE. Ce chiffre dit, à lui seul, ce que l’État fait de celles et ceux qu’il était censé protéger. POLITIS

Ce qui interpelle : #MeTooASE existe depuis des années. Il ne « déchire » pas les dîners en ville, ne mobilise pas les tribunes dans Le Monde, n’obtient pas d’ovation aux Césars. Parce que ses victimes n’ont ni notoriété, ni réseau, ni capital symbolique à opposer à leurs agresseurs. L’impunité, ici, n’a même pas besoin de se justifier. L’intersection des oppressions à son apogée.

Je vous invite à lire le livre La fabrique du malheur de Claude Ardid (éditions de l’Observatoire) ainsi que celui d’Emma Etienne, Enfants sous silence (éditions Payot)

15. La statistique qui pique : 94% de classements sans suite pour les viols

Ce n’est pas UNE affaire. C’est le fond du problème. Selon une note de l’Institut des politiques publiques d’avril 2024, le taux de classement sans suite pour les affaires de violences sexuelles est de 86%, et de 94% pour les viols. Le plus souvent car les infractions sont jugées « insuffisamment caractérisées ». Wikipedia

Autrement dit : neuf viols sur dix qui font l’objet d’une plainte ne donnent lieu à aucune poursuite. Non pas parce qu’ils n’ont pas eu lieu. Mais parce que le droit français, tel qu’il est appliqué, organise structurellement l’impunité.

Ce que ces quinze affaires ont en commun

1. Les victimes ont presque toujours parlé avant l’éclatement public. Leur parole a été discréditée, étouffée, ou ignorée par les institutions censées les protéger.

2. La prescription est utilisée comme outil d’extinction, et elle fonctionne d’autant mieux que le silence a duré plus longtemps. Plus l’institution a tardé à agir, moins elle est redevable. Plusieurs associations militent activement pour l’imprescriptibilité des viols et agressions sexuelles sur mineur·es.

3. Des procédures bâillon en dénonciation calomnieuse ou diffamation sont quasi systématiquement utilisées pour dissuader les victimes de parler. PPDA l’a fait. Besson l’a fait. Doillon l’a fait. Ce n’est pas une coïncidence mais une stratégie. Qui ne serait pas tant utilisée si elle n’était pas si diablement efficace.

Je vous invite à lire, à ce sujet, le livre de Violaine De Filippis-Abate, Classées sans suite (éditions Payot) ainsi que celui de Sabrina Erin Gin (aka OlympeReve), Faire taire les femmes (éditions Leduc)

4. La protection n’est pas un privilège réservé aux célébrités. Elle est structurelle. Elle fonctionne dans les écoles catholiques, dans les commissariats, dans les familles. La différence avec les personnalités publiques, c’est la visibilité, pas le mécanisme.

5. Les institutions (politique, culturelle, judiciaire, religieuse) ne protègent pas les victimes par défaut. Elles protègent les hommes en place. Changer cela suppose de changer les institutions, pas seulement de punir quelques individus.

J’aurais également pu faire un article à part entière sur les récentes évolutions législatives sur le consentement ou encore le devoir conjugal, et les réactions épidermiques qu’elles ont provoquées.

Il y aurait des encyclopédies entières à rédiger.

Alors, vraiment, à tous ceux, et toutes celles, qui viennent nous dire, à nous les féministes enragées rêvant selon elleux de vengeance et d’émasculation, qu’il faut respecter l’État de droit et laisser la justice faire son travail, je vous le dis sans honte depuis ma non-neutralité assumée: sortez-vous la tête du fondement, ou bien allez vous le faire cuire sur une grille de four.


Sources : Mediapart, Franceinfo, Le Monde, France 24, Revue des médias de l’INA, Wikipedia (affaires individuelles), Institut des politiques publiques (rapport avril 2024), NousToutes, Disclose/France 2/Libération (#MeTooPolice, juin 2025), Fondation Jean-Jaurès.

Cet article est rédigé à partir de faits judiciaires et médiatiques d’ordre public, vérifiables et sourcés. Aucune personne citée n’est présentée comme coupable de faits non judiciairement établis. Les décisions de justice mentionnées — classements sans suite, mises en examen, non-lieux, condamnations — sont des actes officiels. L’analyse porte sur le fonctionnement des institutions, pas sur la culpabilité individuelle de personnes non condamnées. Toute personne souhaitant exercer un droit de réponse peut me contacter directement.

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